31 janvier 2008
Collaboration Elia Kazan - Marlon Brando
Hommage artistique à cette fructueuse collaboration qui a marqué l'histoire du cinéma américain, hommage qui n'a toutefois aucune prétention cinéphilique. J'exclus ici l'oeuvre complète d'Elia Kazan pour la réduire à celle résultant de sa rencontre avec Marlon Brando.
En 1947 Elia Kazan participe à la création d'une école d'art dramatique : the Actor's Studio. Celle-ci a pour finalité de parfaire "la méthode" : les principes fondamentaux de l'interprétration théâtrale et cinématographique (initiée par le russe Constantin Stanilavski).
Marlon Brando y entre peu après sa création et y interprète tout d'abord des pièces de théâtre sur les planches de Broadway. Lors de l'interprétation de la pièce Truckline Café aux côtés de Karl Malden, Brando éblouit Kazan de passage. Alors directeur artistique, Kazan lui offre le rôle de Stanley Kowalski dans sa pièce de théâtre, un Tramway nommé Désir, adaptation de l'oeuvre éponyme de Tennessee Williams. Après deux ans de représentations théâtrales l'oeuvre est finalement adaptée au cinéma en 1951, malgré le refus initial de Kazan. Brando comme presque toute la troupe de Broadway suit, hormis Jessica Tandy remplacée par la jugée plus glamour Vivien Leigh pour le rôle de Blanche Dubois.
Des thèmes mal perçus par la censure et plus particulièrement le bureau Breen (code Hays) imposent aux scénaristes quelques retouches. La nymphomanie, le viol, sont autant de raccourcis au récit. Kazan sait que plus de libertés sont accordées au théâtre, mais il réussit tout de même à développer par quelques finesses l'objet central du désir inconscient. Ainsi Kazan ne met pas en avant Stanley (Brando) mais plutôt la soeur de sa femme, Blanche (Leigh), soumise aux lois sexuelles. En effet Blanche refoule systématiquement tous les hommes qu'elle rencontre mais Stanley la contraint à se soumettre, le désir l'abandonnant singulièrement à lui. Ce qui plaît à Kazan chez Brando est sa capacité à incarner la brutalité virile et tout à la fois la douceur, ambivalence qui se caractérise ausi selon lui dans la vie privée de Brando.
Pourtant au début Brando est tumultueux lors des tournages quand la caméra se fige sur lui et ses prestations incommodent jusqu'à Kazan lui-même. Pour l'anecdote Brando s'ennuie pendant les creux de tournage ; après que Karl Malden lui refuse un combat improvisé dans les sous-sols du studio, il convainc un figurant du film dont il fracture le nez dès les premiers échanges. Tout rentre dans l'ordre plus tard car Brando crève l'écran et semble museler les autres acteurs. Les studios Warner, tant Brando dominait, seront même traversés par l'idée de tout arrêter.
En 1952 il incarne dans le biopic Viva Zapata ! le révolutionnaire Emiliano Zapata, dans une oeuvre dont on ignore si elle est voulue ou imposée à Kazan. En pleine apogée du maccarthysme et de la guerre froide, Viva Zapata ! dévoile ici une théorie du pouvoir contestable. Dans le même temps Kazan est accusé d'avoir dénoncé des metteurs en scène communistes ou bien anti-américains. Est-ce la raison de la brouille entre Kazan et Brando ? Kazan partisan de la Commission MacCarthy ? Communiste dans l'ombre ? Toujours est-il que Kazan signe ici une oeuvre autant ambigüe qu'incompréhensible...
Sur les quais (1954) est l'aboutissement de leur collaboration, elle est aussi plus décousue et plus distante. Brando refuse dans un premier temps et Sinatra est pressenti pour le rôle, mais dès que le producteur Sam Spiegel reprend le projet Brando se rétracte et accepte le rôle. Brando est Terry Malloy, boxeur déchu devenu docker et qui refuse de se soumettre au syndicat mafieux qui contrôle la quasi totalité des docks new-yorkais. Inspirés d'une série d'articles de Malcolm Johnson parus dans le NY Sun, le film traite de la loi du silence imposée par la pègre et qui soumet tous les dockers, obligés de verser un tribut syndical pour subsister.

Terry, mêlé à son insu à la mort d'un docker têtu, comprend peu à peu ces agissements frauduleux par son frère Charley (Rod Steiger), avocat du patron du syndicat. Au contact de la soeur défunte du docker (Eva Marie Saint) et du père Barry (Karl Malden ici encore), Terry ne semble pas résolu à témoigner devant une commission. On ne sort jamais de l'univers rude et dramatique des dockers, l'atmosphère insufflée est juste et dépouillée, laissant ainsi le silence parler.
Marlon Brando/Rod Steiger - Sur les Quais
Vidéo envoyée par LTT
La scène culte incarnée par Rod Steiger et Marlon Brando, deux frères confrontés ici l'un à l'autre. On sent qu'un des deux hommes est condamné à son issue à mourir. L'atmosphère de cette scène est très confinée, Elia Kazan aurait même fait monter le petit store sur la vitre arrière du taxi afin de reconstituer l'intimité et la fragilité d'une conversation entre frères. Dès que Steiger pointe son arme sur Brando, le jeu des deux acteurs prend une classe inégalée car ils ont littéralement absorbé leurs personnages et s'abandonnent ici dans leurs interprétations. Charley sera finalement abattu. Terry témoigne, bien que lynché par ses collègues, tous aussi apeurés mais attentistes. Après avoir réchappé d'une mise à mort personne ne peut lui résister et il s'aliène ses camarades dockers qui sentent désormais qu'ils peuvent reprendre la main sur leurs docks.
La collaboration entre Elia Kazan et Marlon Brando est atypique dans le cinéma américain du XXe siècle, car elle embrasse aussi l'Histoire. Elle marque par la prestance et le réalisme de Brando mais surtout par le talent artistique de Kazan ; l'un impliquant l'oeuvre de l'autre.
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