22 décembre 2007
L'oeuvre de Mario Monicelli

Mario Monicelli, oublié du cinéma italien, est à mon goût le plus digne représentant du néoréalisme italien. Bien qu’ayant réalisé ses chefs d’œuvres après le temps des Visconti, de Sica et autre Rossellini (…), Monicelli met le mieux en scène cette Italie marquée par l’histoire et cette Italie qui souffre de la misère sociale. Dans des tonalités comiques mais au fond dramatiques, Monicelli s’engage au sang car l’humour est ce qui retransmet le mieux le mal, l’échec et le fait que l’individu subit des forces qu’il ne peut contrer (régimes politiques, chômage,..).
Monicelli naît en 1915 en Toscane, il s’engage dans des études d’histoire et de philosophie. Critique en 1932, il réalise quelques métrages mineurs puis devient assistant réalisateur et scénariste de nombreux films. Avec son ami Sténo il obtient une certaine reconnaissance, grâce surtout avec Totò cherche un appartement (1949) et Gendarmes et Voleurs (1951).
Dès 1953 il se sépare de Sténo et réalise seul le Pigeon (1958), la Grande Guerre (1959), les Camarades (1963), pour ce qui n’est qu’une filmographie sélective… En 1991 il reçoit le Lion d’Or pour l’ensemble de sa carrière, toutefois je n’attache aucune importance aux décorations car le cinéma touche l’individu d’une manière unique et intranscriptible ; une distinction ne signifie rien et je ne les citerai ainsi plus dans mes prochains articles.
A travers Gendarmes et Voleurs et le Pigeon, on constate une Italie qui peine à se relever de la guerre et du régime fasciste qui s’en est allé avec.
Dans Gendarmes et voleurs il y a Esposito (Totò), un pauvre petit voleur vivant dans un quartier malfamé qui ne se soucie que de nourrir sa petite famille. De l’autre il y le gros policier Bottoni (Aldo Fabrizi) , fonctionnaire et ainsi travailleur de tous les instants. Un jour Esposito est balancé et se fait arrêter par Bottoni au terme d’une course poursuite insupportable de lenteur mais qui renforce l’aspect comique de l’histoire. Celui-ci s’échappe et Bottoni est dès lors directement menacé par son supérieur de licenciement pour faute.

Bottoni retrouve habilement Esposito, qui accepte a priori de se rendre après la scène du repas. Esposito y semble perdu et désemparé, il salue sa famille mais ne comprend pas qu’il ne peut rien faire face à la désolation qui règne dans tout le pays. Monicelli traite directement ici des malheurs du temps de son pays à travers l’incompréhension passive de ses acteurs.

Le Pigeon aborde toujours ces thèmes mais semble être une oeuvre plus aboutie que Gendarmes et Voleurs. Une bande de voleurs romains sont sur un coup, toutefois leur chef Cosimo (Memmo Carotenuto) est arrêté lors d’un banal vol de voiture. Celui est envoyé en prison mais la bande trouve un pigeon, quelqu’un qui prendra sur soi le délit commis par Cosimo.
Celui-ci, Peppe (Vittorio Gassman), boxeur déchu de tout, ruse Cosimo et arrive à sortir de la prison avec l’idée d'un casse que Cosimo lui a confié. Peppe forme un nouveau concile pour tenter de dévaliser le coffre fort du Mont-de-Piété. Il s’entoure de Tiberio (Marcello Mastroianni), Mario (Renato Salvatori), Michele (Tiberio Murgia) et surtout de Dante (Totò), cambrioleur authentique et chevronné. Une histoire annexe vient se coller à celle-ci quand Mario s’amourache de la ravissante sœur de Michele, Carmelina (Claudia Cardinale). Ils investissent la maison voisine, percent le mur pour tenter d'atteindre la salle du coffre mais se trompent et se retrouvent dans la cuisine de cette même maison, le clair du jour arrivant. On se sépare ensuite des personnages les uns après les autres, ce qui a pour effet de donner une atmosphère descendante et dramatique à la comédie.

A travers le thème récurrent de l’échec, Monicelli livre dans cette comédie un portrait attachant du bas-peuple italien. Aucune indication sociale de tous les personnages n’est donnée au spectateur durant le film, on rit de leurs malheurs respectifs mais la scène finale cache un côté noir. A travers la poigne de Monicelli on a raillé la misère et la condition d’éclopés des personnages.

31 janvier 2008
Collaboration Elia Kazan - Marlon Brando
Hommage artistique à cette fructueuse collaboration qui a marqué l'histoire du cinéma américain, hommage qui n'a toutefois aucune prétention cinéphilique. J'exclus ici l'oeuvre complète d'Elia Kazan pour la réduire à celle résultant de sa rencontre avec Marlon Brando.
En 1947 Elia Kazan participe à la création d'une école d'art dramatique : the Actor's Studio. Celle-ci a pour finalité de parfaire "la méthode" : les principes fondamentaux de l'interprétration théâtrale et cinématographique (initiée par le russe Constantin Stanilavski).
Marlon Brando y entre peu après sa création et y interprète tout d'abord des pièces de théâtre sur les planches de Broadway. Lors de l'interprétation de la pièce Truckline Café aux côtés de Karl Malden, Brando éblouit Kazan de passage. Alors directeur artistique, Kazan lui offre le rôle de Stanley Kowalski dans sa pièce de théâtre, un Tramway nommé Désir, adaptation de l'oeuvre éponyme de Tennessee Williams. Après deux ans de représentations théâtrales l'oeuvre est finalement adaptée au cinéma en 1951, malgré le refus initial de Kazan. Brando comme presque toute la troupe de Broadway suit, hormis Jessica Tandy remplacée par la jugée plus glamour Vivien Leigh pour le rôle de Blanche Dubois.
Des thèmes mal perçus par la censure et plus particulièrement le bureau Breen (code Hays) imposent aux scénaristes quelques retouches. La nymphomanie, le viol, sont autant de raccourcis au récit. Kazan sait que plus de libertés sont accordées au théâtre, mais il réussit tout de même à développer par quelques finesses l'objet central du désir inconscient. Ainsi Kazan ne met pas en avant Stanley (Brando) mais plutôt la soeur de sa femme, Blanche (Leigh), soumise aux lois sexuelles. En effet Blanche refoule systématiquement tous les hommes qu'elle rencontre mais Stanley la contraint à se soumettre, le désir l'abandonnant singulièrement à lui. Ce qui plaît à Kazan chez Brando est sa capacité à incarner la brutalité virile et tout à la fois la douceur, ambivalence qui se caractérise ausi selon lui dans la vie privée de Brando.
Pourtant au début Brando est tumultueux lors des tournages quand la caméra se fige sur lui et ses prestations incommodent jusqu'à Kazan lui-même. Pour l'anecdote Brando s'ennuie pendant les creux de tournage ; après que Karl Malden lui refuse un combat improvisé dans les sous-sols du studio, il convainc un figurant du film dont il fracture le nez dès les premiers échanges. Tout rentre dans l'ordre plus tard car Brando crève l'écran et semble museler les autres acteurs. Les studios Warner, tant Brando dominait, seront même traversés par l'idée de tout arrêter.
En 1952 il incarne dans le biopic Viva Zapata ! le révolutionnaire Emiliano Zapata, dans une oeuvre dont on ignore si elle est voulue ou imposée à Kazan. En pleine apogée du maccarthysme et de la guerre froide, Viva Zapata ! dévoile ici une théorie du pouvoir contestable. Dans le même temps Kazan est accusé d'avoir dénoncé des metteurs en scène communistes ou bien anti-américains. Est-ce la raison de la brouille entre Kazan et Brando ? Kazan partisan de la Commission MacCarthy ? Communiste dans l'ombre ? Toujours est-il que Kazan signe ici une oeuvre autant ambigüe qu'incompréhensible...
Sur les quais (1954) est l'aboutissement de leur collaboration, elle est aussi plus décousue et plus distante. Brando refuse dans un premier temps et Sinatra est pressenti pour le rôle, mais dès que le producteur Sam Spiegel reprend le projet Brando se rétracte et accepte le rôle. Brando est Terry Malloy, boxeur déchu devenu docker et qui refuse de se soumettre au syndicat mafieux qui contrôle la quasi totalité des docks new-yorkais. Inspirés d'une série d'articles de Malcolm Johnson parus dans le NY Sun, le film traite de la loi du silence imposée par la pègre et qui soumet tous les dockers, obligés de verser un tribut syndical pour subsister.

Terry, mêlé à son insu à la mort d'un docker têtu, comprend peu à peu ces agissements frauduleux par son frère Charley (Rod Steiger), avocat du patron du syndicat. Au contact de la soeur défunte du docker (Eva Marie Saint) et du père Barry (Karl Malden ici encore), Terry ne semble pas résolu à témoigner devant une commission. On ne sort jamais de l'univers rude et dramatique des dockers, l'atmosphère insufflée est juste et dépouillée, laissant ainsi le silence parler.
Marlon Brando/Rod Steiger - Sur les Quais
Vidéo envoyée par LTT
La scène culte incarnée par Rod Steiger et Marlon Brando, deux frères confrontés ici l'un à l'autre. On sent qu'un des deux hommes est condamné à son issue à mourir. L'atmosphère de cette scène est très confinée, Elia Kazan aurait même fait monter le petit store sur la vitre arrière du taxi afin de reconstituer l'intimité et la fragilité d'une conversation entre frères. Dès que Steiger pointe son arme sur Brando, le jeu des deux acteurs prend une classe inégalée car ils ont littéralement absorbé leurs personnages et s'abandonnent ici dans leurs interprétations. Charley sera finalement abattu. Terry témoigne, bien que lynché par ses collègues, tous aussi apeurés mais attentistes. Après avoir réchappé d'une mise à mort personne ne peut lui résister et il s'aliène ses camarades dockers qui sentent désormais qu'ils peuvent reprendre la main sur leurs docks.
La collaboration entre Elia Kazan et Marlon Brando est atypique dans le cinéma américain du XXe siècle, car elle embrasse aussi l'Histoire. Elle marque par la prestance et le réalisme de Brando mais surtout par le talent artistique de Kazan ; l'un impliquant l'oeuvre de l'autre.
Article en cours de rédaction
- L'oeuvre de Sergio Leone



